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“Le Goût des autres”, ou le triomphe de la plume acérée d’Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri



La comédie française dans tous ses états (4/10) – Cet été, BFMTV vous emmène dans les coulisses de comédies cultes, insolites ou ratées. Aujourd’hui, Le Goût des autres d’Agnès Jaoui.

En 1998, Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri – les “Jabac”, comme les appelle Alain Resnais – n’ont plus rien à prouver. Scénaristes de plusieurs films (Un air de famille) et pièces (Cuisines et dépendances) à succès, ils apportent un point de vue décalé sur la société française en alliant cinéma d’auteur et cinéma populaire. Leur dernier film, On connaît la chanson (1997), réalisé par Alain Resnais, a séduit 3,3 millions de spectateurs en Europe et vient de récolter sept César, dont trois rien que pour eux.

Fort de ce succès, le duo décide de mettre en scène lui-même ses histoires: “C’est vrai qu’à chaque fois j’avais ma vision des choses et elle différait forcément de celle de Resnais, ou de Klapisch [qui signe Un air de famille, NDLR]. Je me suis dit qu’il était temps que je vérifie mes propres images”, explique Agnès Jaoui, qui avait pu déjà faire ses premiers pas de réalisatrice en signant la bande-annonce d’On connaît la chanson.

Du polar à la comédie

Lorsqu’ils débutent l’écriture de cette nouvelle aventure, Jaoui et Bacri décident de rompre avec leurs habitudes et se lancent dans un film policier. “Au bout de quelques mois, on s’est rendu compte que ce qu’on écrivait n’était pas passionnant, qu’on n’avait que des clichés dans la tête”, concède Agnès Jaoui. “Ce n’était pas très intéressant, mais on s’était attaché à ces personnages.”

Jaoui et Bacri conservent donc les archétypes du polar (le garde du corps joué par Lanvin, la dealeuse incarnée par Jaoui…) et changent l’histoire, pour la rendre plus drôle, mais aussi plus mélancolique et plus personnelle, sur fond de théâtre, de cours d’anglais laborieux et de déterminisme social. Rétrospectivement, le film est aux années 1990 ce que les films de Claude Sautet sont aux années 1970: une radioscopie. Le titre, Le Goût des autres, s’impose tout de suite, bien que producteurs et distributeurs soient dans un premier temps effrayés par cette proposition en apparence un peu trop sérieuse pour une comédie.

Le Goût des autres, pourtant, ne cherche pas toujours à faire rire: “C’est un film que l’on peut voir sans forcément rire. Ce n’est pas son but premier, même si j’adore faire rire et que je le revendique.” Jaoui et Bacri se moquent d’ailleurs dans le film de cette injonction à vouloir sans cesse faire rire: “Vous devriez faire du comique. Les gens veulent se distraire”, conseille Castella, le patron inculte joué par Bacri, à une troupe de théâtre. “C’est quelque chose que l’on entend tout le temps. Les producteurs, les distributeurs et les chaînes de télé vous demandent de la comédie à longueur de journée – même si les plus grands succès du box office ne sont pas forcément des comédies”, glisse Agnès Jaoui.

L’écriture du Goût des autres s’étale sur l’année 1998. Jaoui profite de cette période pour revoir Hannah et ses sœurs de Woody Allen: “J’aimais sa façon de filmer, le fait que ce soit des plans séquences pratiquement à chaque fois, que ce soit très peu découpé, que ce soit les personnages eux-mêmes qui fassent le plan, qu’ils s’approchent ou s’éloignent de la caméra. C’est ce que j’avais envie de faire, parce que notre écriture se fonde sur les acteurs.”

Du sur-mesure pour Bacri et Chabat

Chaque personnage a été taillé sur-mesure pour des comédiens proches du duo. Bacri rêvait de retravailler avec Gérard Lanvin depuis Mes meilleurs copains (1989) de Jean-Marie Poiré. Acteur tout en muscle, excellent dans les rôles de brute au grand cœur, il s’impose tout de suite en garde du corps de Castella. Tout comme Alain Chabat, pour le rôle du chauffeur lunaire. Appartenant à deux familles d’acteurs différentes, l’un au café-théâtre et l’autre à l’absurde cathodique, chacun apporte une dynamique comique particulière, renforçant le propos du film sur les classes sociales.

Le scénario est truffé de détails biographiques et de moments où la réalité rejoint la fiction. Les scènes où Alain Chabat suit des cours de flûte traversière, censées illustrer le désir d’harmonie chez l’individu, sont inspirées par la filleule de Jean-Pierre Bacri. Anne Alvaro, à l’image de son personnage d’actrice qui joue les plus grands rôles du théâtre subventionné, est une grande comédienne méconnue du public de cinéma et du théâtre privé.

Personnage tout en contraste, Castella passe ses journées à vouloir s’intégrer dans les conversations des autres et multiplie les stratagèmes pour esquiver les convenances sociales. Tout ressemblance avec la personnalité de Jean-Pierre Bacri est purement fortuite. “Il y a la personnalité de Jean-Pierre qui est très forte et très riche, cela donne une marque de fabrique, mais, quand on écrit, ce n’est pas aussi conscient que ça”, précise la réalisatrice. “On a écrit [son personnage] en fonction de gens qu’on connaît.” La sous-intrigue de Castella qui se rase la moustache sans que sa femme le remarque est une histoire vraie, vécue par la meilleure amie d’Agnès Jaoui.

Les scènes en franglais, où Bacri s’en donne à cœur joie, sont un ressort classique du comique français, que Louis de Funès adorait lui aussi employer. Le personnage incarné par Bacri est moins un autoportrait qu’un miroir tendu à la société: “J’ai l’impression d’avoir toujours été dans des milieux qui n’étaient pas les miens. Ce personnage qui pense que la culture n’est pas fait pour lui et qui la découvre, c’est un peu le bourgeois gentilhomme. C’est un personnage dans lequel on est beaucoup à pouvoir se reconnaître. On est toujours snobé par un milieu, on est toujours l’idiot de l’autre. Il est important que les spectateurs puissent s’identifier.”

“On les voit regarder leurs pieds pour ne pas exploser de rire”

Le tournage se déroule tout au long de l’été 99, entre Rouen et la région parisienne. Aucune improvisation n’est autorisée. Les acteurs doivent suivre le texte à la lettre. Agnès Jaoui, qui s’est réservé un rôle secondaire pour se concentrer sur la mise en scène, fait beaucoup répéter ses comédiens pour éviter de multiplier les prises:

“Vous perdez un peu de votre fraîcheur en comédie au bout de dix prises, quand même”, précise la réalisatrice, qui se souvient d’un fou-rire d’anthologie de Chabat et Lanvin: “Il a duré tellement de temps que c’est devenu un peu compliqué de tourner. C’est la scène où ils sont dans le hall du théâtre. Lanvin apprend à Chabat à faire une prise pour immobiliser un mec. La prise qui était la moins pire est dans le film. On les voit d’ailleurs regarder leurs pieds pour ne pas exploser de rire!”

A cet épisode près, le tournage se déroule sans difficulté, comme le montage. Jaoui ne coupe que deux minutes de son scénario d’origine. Vingt ans après, elle se souvient de “quelque chose d’assez évident”, bien qu’elle ait été marquée par ces mois d’incertitude avant de découvrir le fruit de son travail: “C’était nouveau pour moi, c’était ça le plus difficile.”

“Je n’ai pas tellement ressenti que j’étais une réalisatrice”

La sortie prolonge ce sentiment de plénitude: presque 4 millions de spectateurs acclament Le Goût des autres. “Je suis allée dans chaque salle le jour de la sortie, vérifier le son, l’image, entendre les réactions des gens”, raconte-t-elle. “C’est toujours un moment très particulier, très émouvant, très exaltant – quand en plus les salles sont pleines et que vous entendez que les gens rient et qu’il y a cette chose étrange qui s’appelle le succès. Je m’en souviendrai toute ma vie de ce déferlement.”

Lors de la 26e cérémonie des César, le film en reçoit quatre dont celui du meilleur film et du meilleur scénario (sur neuf nominations). Un an après le César du meilleur réalisateur décerné à Tonie Marshall pour Vénus Beauté (Institut), c’est une éphémère reconnaissance pour des réalisatrices. “Je n’ai pas tellement ressenti que j’étais une réalisatrice”, modère Agnès Jaoui. “Le fait que ce soit écrit avec Jean-Pierre, qu’il soit si présent… ce n’était pas la problématique de l’époque. C’était surtout une grande joie. C’est un film qui a marqué en Italie [le film a reçu le prix David di Donatello du meilleur film étranger, NDLR] et dans plein d’autres pays. C’est émouvant.”

Le film a aussi été nommé pour l’Oscar du Meilleur film en langue étrangère: “J’y suis allée. C’était l’année de Tigres et dragons, qui était produit par les Américains, mais était considéré comme un film étranger. Autant vous dire que j’ai été très invisible là-bas.”

L’Histoire lui a permis de prendre sa revanche. Le Goût des autres est désormais analysé dans les universités (“On a été invité avec Jean-Pierre par des sociologues, ce sont de très belles récompenses personnelles.”) et il a donné son nom à des restaurants, des festivals et des associations, dont une qu’elle parraine et qui “fait de la réinsertion de migrants par la cuisine”. Vingt ans après, Agnès Jaoui prépare avec Jean-Pierre Bacri un nouveau film dont l’action, qui se déroule dans le milieu du théâtre, lui permet, d’une certaine manière, de renouer avec Le Goût des autres.

> A VENIR, VENDREDI 07 AOÛT: “La personne aux deux personnes”, la comédie où Alain Chabat et Daniel Auteuil se plient en quatre



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