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François Boucq raconte comment il dessine le procès “Charlie Hebdo”


Le dessinateur, proche de Cabu, couvre pour l’hebdomadaire satirique le procès des attentats de janvier 2015. Il raconte les coulisses de cette expérience dont il commence à saisir la portée historique.

En hommage à Cabu, dont il était proche, François Boucq n’a pas hésité une seule seconde lorsque Riss, le directeur de publication de Charlie Hebdo, lui a demandé de couvrir le procès des attentats de 2015, qui se déroule à Paris jusqu’au 10 novembre.

Plongé dans cet événement historique depuis maintenant presque sept semaines, l’auteur de BD commence à saisir “l’importance de ce procès”: “Il faut défendre cette liberté d’expression qui est une base incontournable de notre démocratie. Il faut défendre la liberté de confession. Il ne faut pas oublier l’Hyper Cacher”, martèle celui qui dessine aussi sous pseudonyme dans Charlie depuis cinq ans.

“Il faut que ce soit un monument”, lui a lancé Riss quand il lui a présenté le projet, qui donnera lieu en décembre à un livre aux éditions Les Échappées. Les pages sont éditées au fur et à mesure de la publication dans Charlie Hebdo des comptes rendus de l’écrivain Yannick Haenel et des dessins du Grand Prix d’Angoulême 1998.

François Boucq au festival d'Angoulême en 2018
François Boucq au festival d’Angoulême en 2018 © AFP

Boucq refuse pour autant de donner une importance historique à ses dessins, qui d’ici quelques années seront une des rares traces visuelles de ce procès: “Je ne veux pas penser à cet aspect-là”, dit-il. “Je veux faire les choses le mieux que je peux, avec le maximum de dignité pour tout le monde.”

“Je crois aux vertus magiques du dessin”

Hasard du calendrier, Boucq vient de sortir New York Cannibals (Le Lombard), nouvel album écrit avec l’écrivain Jérôme Charyn dont l’histoire évoque en filigrane l’attentat du 7-Janvier. À travers le personnage d’une sorcière nommée Anna-La-Hyène, dont les tatouages prennent vie pour dévorer ses ennemis, Boucq évoque le potentiel violent du dessin.

“Le dessin n’est pas simplement le fait de couvrir des feuilles avec des formes plus ou moins identifiables. C’est aussi tout une confection de langage”, se contente de commenter le dessinateur, qui évite soigneusement de relier l’album à l’actualité judiciaire. Il préfère faire parler ses personnages: “Je crois aux vertus magiques du dessin.”

Un extrait de "New York Cannibals" de François Boucq
Un extrait de “New York Cannibals” de François Boucq © Le Lombard

Ancien caricaturiste de presse, Boucq considère le dessin comme un moyen d’explorer la réalité. C’est ainsi qu’il a abordé le procès du Carlton, qu’il a couvert en 2015. Il le voyait comme une pièce de Feydeau, avec un Dominique Strauss-Kahn aux airs de rhinocéros.

“Capter ce qui se passe dans l’œil des individus”

Ce procès est une tragédie et appelle un traitement moins burlesque. Boucq s’attache à être “le plus sobre possible […] même si les acteurs de cette tragédie [les accusés, NDLR] sont parfois des branquignoles”: “Il y a parfois des prises de dialogue très rigolotes avec des mecs qui essayent malhabilement de dissimuler leurs véritables actions.”

Il veut être “le plus proche possible” de ce qu’il voit: “Je ne réfléchis pas. Je vois un individu arriver et j’essaye de traduire le mieux possible son individualité.” Avec la contrainte du masque, en raison de la crise sanitaire. Dessinateur au style fouillé, ce défi n’en est pas un: un de ses héros phares, Face de Lune, est un homme au… visage blanc et inexpressif.

Le procès "Charlie Hebdo" vu par François Boucq
Le procès “Charlie Hebdo” vu par François Boucq © © François Boucq / Charlie Hebdo

“Je ne peux pas dévoiler le véritable nez d’une personne, sa véritable bouche, mais tout le reste du corps parle. Je me concentre sur la totalité de la personne. Son corps va parler, comme ses yeux. J’essaye de capter ce qui se passe dans l’œil des individus”, explique ainsi le dessinateur, avant d’ajouter:

“Je regarde aussi comment la personne s’est habillée pour venir à la barre. C’est passionnant de voir comment la personne se dispose, comment elle va tenir ses mains. Est-ce qu’elle va les garder dans les poches? les poser sur le pupitre? se tripatouiller les mains tout au long de sa déposition? En dix minutes, on pourrait avoir 100 dessins différents sur toutes les attitudes qu’elle a pu prendre. Mais je ne peux pas tout traduire… J’essaye d’être synthétique à chaque fois.”

“Son corps était devenu vibrant de souffrances”

C’est ce qui s’est passé avec Riss. “Quand il s’est produit à la barre, il avait cette attitude extrêmement digne, qu’il avait l’air de contrôler. Il y avait une seule chose qu’il ne contrôlait pas: le battement de sa jambe, qui traduisait son anxiété sans doute. C’est la seule chose que je n’ai pas pu traduire. C’est vrai qu’il n’est pas le même à la télévision. Le contexte du procès chamboule les attitudes.”

Riss dessiné par François Boucq lors du procès de l'attentat de "Charlie Hebdo"
Riss dessiné par François Boucq lors du procès de l’attentat de “Charlie Hebdo” © © François Boucq / Charlie Hebdo

Les dessins les plus marquants restent ceux représentant la dessinatrice Coco, qui a mené sous la contrainte, les frères Kouachi à la salle de rédaction de Charlie Hebdo: “Elle a eu un geste très fugitif quand elle a raconté la scène”, se souvient Boucq. “Je fais tous les dessins sur le moment, mais pour celui-là j’ai fait un croquis très vite, que j’ai fini le soir. C’était un moment tellement fort qu’il est resté très imprégné en moi.”

Un autre moment fort a été le passage du fils de Bernard Maris à la barre, se souvient Boucq: “Il a été pris à un moment donné de mouvements de corps qui étaient incroyables. Son corps était devenu vibrant de souffrances. Ça arrachait les larmes.”

Le dessinateur est aux premières loges et doit aussi affronter le regard des inculpés: “On sent que ces mecs-là ont en eux une culture de la violence, et qu’elle peut sortir à n’importe quel moment. Jeudi dernier [le 8 octobre], il y a un type qui est venu témoigner. J’étais le seul dessinateur. Le mec me regardait comme si je n’avais pas le droit de le dessiner.”

La dessinateur Coco (de dos), au procès de l'attentat de "Charlie Hebdo"
La dessinateur Coco (de dos), au procès de l’attentat de “Charlie Hebdo” © © François Boucq / Charlie Hebdo

Boucq se souvient aussi de leurs réactions en découvrant des dessins de Charb montrés par sa mère: “Il y avait des choses très rigolotes, y compris contre l’islamisme autoritaire, et des mecs dans les box rigolaient en les regardant. Comme si le dessin rassemblait tous les individus présents dans la salle.” Un rire qui arrive trop tard, déplore-t-il.

“Le dessin offre la distance de l’observation”

Le 3 septembre dernier, Boucq avait indiqué au Point qu’il risquait de voir sa main trembler lors des témoignages de Riss et Véronique Cabut. “Ma main n’a pas tremblé, mais j’ai été pris d’émotion très fortement à ces moments-là”, révèle le dessinateur, qui ne s’est pas laissé accabler par la tristesse: “Le dessin offre la distance de l’observation et permet d’avoir la retenue suffisante pour ne pas être absorbé par l’émotion”.

C’est ce qui lui a permis de regarder et de dessiner les images insoutenables de la tuerie, qui ont été projetées pendant le procès. Il était important pour lui de ne pas les éluder, car ce procès est aussi celui de la liberté d’expression. Il s’est posé une seule limite: “Je n’ai pas dessiné le moment où on a vu tous les corps dans l’espace du comité de rédaction.”

Le procès de l'attentat de "Charlie Hebdo"
Le procès de l’attentat de “Charlie Hebdo” © © François Boucq / Charlie Hebdo

“J’ai dessiné une image qui est restée un peu plus longtemps, qui est celle où on voyait Charb par terre. Je l’ai dessiné pour moi. Je ne l’ai pas mis dans les dessins fournis à Charlie. C’est pour mes archives personnelles. Je voulais voir ces images de façon à ce qu’elles soient pour moi le témoignage de ce qui s’était réellement passé”, indique François Boucq. “Tant qu’on ne voit pas, on est dans le fantasme. Quand on est en face des images, on est devant la cruauté de ce qui s’est passé. Il faut garder ça.”

“Les images que j’ai dessinées, ce sont celles de l’arrivée des frères Kouachi qui défouraillent”, complète le dessinateur. “Je n’ai pas montré sur qui ils défouraillent. Je n’ai pas mis Coco, qui était là, je ne voulais pas accentuer ce qu’elle avait vécu. C’était plus important de voir leur intrusion.”

Il a aussi noté le nombre de balles. “Le topo fait par le commissaire de police était très détaillé. Je trouvais qu’il y avait quelque chose d’inéluctable dans la manière qu’il avait de dire ça: ‘trois balles sur Cabu, sept balles sur Charb, etc.’.” Il trouve le recul nécessaire face à cette horreur grâce au dessin. Le plus difficile se passe lorsqu’il arrête: “Quand j’arrête de dessiner, il y a parfois des émotions qui remontent. Mais là c’est dans l’intimité de mon atelier.”



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